Les livres du moi
Psychologies Magazine
Evelyne Bissone Jeufroy, Psychologue, Coach en entreprise spécialisée dans l'accompagnement individuel, a lu pour nous :
L'idéal au travail

Encore une thèse de doctorat, un ouvrage savant ? Eh bien, pas du tout ! J’ai été tout de suite, happée, agrippée, prise aux tripes par la façon vivante de camper un décor qui aurait pu être autrement bien austère : un service hospitalier gériatrique et une chaîne de restauration privée. Ces entreprises, explique l’auteur, font d’un idéal de perfection, de sécurité et de performance une norme obligatoire. J’ai particulièrement aimé la façon dont l’auteur fait des constats sans porter de jugement laissant ainsi au lecteur la liberté de se forger sa propre opinion. Cela donne force et puissance à son récit et me donne envie de réagir.
Ces exigences de performance irréalistes et toujours plus élevées qui engendrent, du directeur général à l’infirmière ou au serveur, une pression abusive ont suscité chez moi un sentiment d’écoeurement. J’ai compatis pour certaines personnes, que l’auteur décrit avec tant de sensibilité et de finesse. C’est comme si cela venait en écho de tout ce que j’entends chaque jour dans l’exercice de ma profession.
D’autant que cette norme est le plus souvent imposée par des personnes qui, gestionnaires dans un siège éloigné, ne sont ni du métier, ni en contact avec les professionnels qui l’exercent, encore moins avec le client. Résultat : les contradictions, limites et incertitudes inhérentes à toutes activités sont totalement esquivées. Celui qui paye et souvent « pète les plombs » est l’homme du terrain, seul en contact avec la réalité. L’obligation est pour lui, comme pour les machines, la perfection.
J'ai été passionnée par sa vision du monde du travail, émue par sa bienveillance
Comme par contraste, les relations humaines sont au cœur de cette étude ; c’est ce qui m’a le plus touchée. J’ai été passionnée par sa vision du monde du travail, émue par sa bienveillance, admirative devant la justesse et la précision de ses observations. Elle a réussi à allier regard scientifique et humain. C’est tellement astucieux et si rare ! Toute son humanité transparaît dans la pertinence des anecdotes et citations dont elle émaille ses propos, comme cette infirmière travaillant dans un service de gériatrie qui témoigne de son impuissance : »Nous on peut apporter la vie. Mais on n’a pas le droit. Faudrait pouvoir faire des choses humaines. Mais en formation on vous dit qu’il faut faire de la qualité. […]
Sa conclusion est tout aussi paradoxale que brillante : plus les gestionnaires cherchent à contrôler, plus la réalité leur échappe et moins ils maîtrisent. Elle propose une solution concrète et efficace. Ce livre est un pas de plus vers une prise de conscience des incohérences du monde du travail d’aujourd’hui. C’est une satisfaction de voir décrit et dénoncé un système si contraire à la vie. Kafka n’aurait pas imaginé mieux.